16/05/2007
Manque, Amour, Eros, Agapé, Philia...
EROS, PHILIA, AGAPE
Note dédiée spécialement à une Suissesse d'adoption...
Qu’est ce qu’éros : c’est le manque et la passion amoureuse. C’est l’amour selon Platon : « ce qu’on n’a pas, ce qu’on est pas, ce dont on manque, voila les objets du désir et de l’amour »
C’est l’amour qui prend, qui veut posséder et garder : je t’aime ; je te veux. C’est le plus facile. C’est le plus violent. Comment ne pas aimer ce qui manque ?
Comment aimer ce qui ne manque pas ? C’est le secret de la passion (qu’elle ne dure que dans le manque, le malheur et la frustration) ; c’est le secret de la religion (Dieu est ce qui manque absolument) Comment un tel amour, sans la foi, serait il heureux ? Il lui faut aimer ce qu’il n’a pas, et souffrir ou avoir ce qu’il n’aime plus ‘puisqu’il n’aime que ce qui manque), et s’ennuyer…Souffrance de la passion, tristesse des couples : il n’y a pas d’amour (éros) heureux !
Mais comment serait on heureux sans amour, et comment tant qu’on aime, ne le serait on jamais ? C’est que Platon n’a pas raison sur tout, ni toujours. C’est que le manque n’est pas le tout de l’amour : il nous arrive aussi, parfois d’aimer ce qui ne nous manque pas, d’aimer ce que nous avons, ce que nous faisons, ce qui est, et d’en jouir joyeusement, oui, d’en jouir et de nous en réjouir ! C’est ce que les Grecs appelaient Philia, disons que c’est l’Amour selon Aristote (« Aimer, c’est se réjouir ») et le secret du bonheur. Nous aimons alors ce qui ne nous manque pas, ce dont nous jouissons, et cela nous réjouit, où plutôt notre Amour est cette joie même. Plaisir du coït et de l’action (l’amour qu’on fait bonheur des couples et des amis (l’amour qu’on partage) : il n’y a pas d’amour (phi lia) malheureux.
L’amitié¸c’est ainsi qu’on traduit ordinairement phi lia en français, ce qui n’est pas sans en réduire quelque peu le champ ou la portée. Car cette amitié- là n’est exclusive ni du désir (ce qui n’est plus manque mais alors puissance), ni de la passion ‘éros et phi lia peuvent se mêler, et se mêlent souvent), ni de la famille (Aristote désigne par Philia aussi bien l’amour ente les parents et les enfants que l’amour entre époux : un peu comme Montaigne, plus tard, parlera de l’amitié maritale), ni de la si troublante et si précieuse inimité des amants… Ce n’est plus, ou plus seulement, ce que saint Thomas appelait l’Amour de concupiscence ( aimer l’autre pour son bien à soi) ; c’est l’amour de bienveillance ( aimer l’autre pour son bien à lui) et le secret des couples heureux. Car on se doute que cette bienveillance n’exclut pas la concupiscence : entre amants, elle s’en nourrit au contraire et l’éclair. Comment ne pas se réjouir du plaisir que l’on donne ou qu’on reçoit ? Comment ne pas vouloir du bien a celui ou celle qui nous en fait ?
Cette bienveillance joyeuse, cette joie bienveillant, que les Grec appelaient Philia, c’est l’amour selon Aristote, disais je : aimer c’est se réjouir et vouloir le bien de celui qu’on aime. Mais c’est aussi l’amour selon Spinoza : « une joie, lit on dans l’Ethique, qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure » Aimer c’est se réjouir de. C’est pourquoi il n’est d’autre joie que d’aimer ; c’est pourquoi il n’est d’autre amour, dans son principe, que joyeux. Le manque ? Ce n’est pas l’essence de l’amour ; c’est son accident, quand le réel nous fait défaut ? Quand le deuil nous blesse ou nous déchire. Mais il ne nous blesserait pas si le bonheur d’abord, fût ce en rêve n’étais là. Le désir est puissance (puissance de jouir, jouissance en puissance) l’amour est joie. Tous les amants le savent, quand ils sont heureux, et tous les amis. Je t’aime : je suis joyeux que tu existes.
Agapè ? C’est encore un mot grec, mais très tardif. Ni Platon, ni Aristote, ni Epicure, d’un tel mot n’eurent l’usage. Eros et Philia leur suffisaient : ils ne connaissaient que la passion ou l’amitié, que la souffrance du manque ou la joie du partage. Mais il se trouve qu’un petit juif, bien après la mort de ces trois là, s’est mis soudain, dans une lointaine colonie romaine, dans un improbable dialecte sémitique, à dire des choses étonnantes : « Dieu est amour….Aimez votre prochain..Aimez vos ennemis… » Ces phrases, sans doute étranges dans toutes les langues, semblaient en grecs, a peu près intraduisibles. De quel amour pouvait il s’agir ? Eros ? Philia ? Cela nous vouerait à l’absurdité. Comment Dieu pourrait il manquer de quoi que ce soit ? Etre l’Ami de qui que ce soit ? « Il y a quelque ridicule, disait Aristote, à se prendre l’ami de Dieu » De fait, on voit mal comment notre existence, si piètre, si dérisoire, pourrait augmenter l’éternelle et parfaite joie divine…Et qui pourrait décemment nous demander de tomber amoureux de notre prochain (c'est-à-dire de tout le monde et de n’importe qui !) ou d’être l’ami, absurdement de nos ennemis ? Pourtant il fallait traduire cet enseignement en Grec, comme on le ferait aujourd’hui en anglais, pour être compris du monde…. Les premiers disciples de Jésus, car c’est bien sûr de lui qu’il s’agit, durent pour cela inventer ou populariser un néologisme, forgé à partir d’un verbe (aga pan, aimer) qui n’avait pas de substantif usuel : cela donna agapè, que les Latins traduiront par caritas et les français le plus souvent par charité… De quoi s’agit il ? De l’amour du prochain, pour autant que nous en soyons capables : de l’amour pour celui qui ne nous manque ni ne nous fait du bien.(dont on est ni amoureux, ni l’ami), mais qui est là, et qu’il faut aimer en pure perte, pour rien, ou plutôt pour lui, quoi qu’il soit, quoi qu’il vaille, quoi qu’il fasse, et fût il notre ennemi….C’est l’Amour selon Jésus, c’est l’amour selon Simone Weil ou Jankélévitch, et le secret, si elle est possible, de la sainteté. On ne confondra pas cette aimable et aimante charité avec l’aumône ou la condescendance : il s’agirait bien plutôt d’une amitié universelle, parce que libérée de l’Ego ( ce qui n’est pas le cas de l’amitié simple : »parce que c’était lui, parce que c’était moi » dira Montaigne à propos de son amitié pour La Boetie), libérée de l’égoïsme, libérée de tout et pour cela libératrice. Ce serait l’amour de Dieu, s’il existe ( O Théos agapè estin » lit on dans la première épître de St Jean : Dieu est amour) et ce qui s’en approche le plus, dans nos cœurs ou nos rêves, si Dieu n’existe pas.
Eros, Philia, agapè : l’amour qui manque, ou qui prend ; l’amour qui se réjouit et se partage ; l’amour qui accueille et donne… Qu’on ne se dépêche pas trop entre les trois de choisir !! Quelle joie sans manque ? Quel don sans partage ? s’il faut distinguer, au moins intellectuellement, ces trois amours, ou ces trois type d’amour, ou ces trois degrés dans l’amour, c’est surtout pour comprendre qu’ils ont tous les trois nécessaires, tous les trois liés, et pour éclairer le processus qui mène de l’un a l’autre.
Ce ne sont pas trois essences, qui s’excluraient mutuellement ; ce sont plutôt trois pôles dans un même champ, qui est le champ d’aimer, ou trois moments dans un même processus, qui est celui de vivre. Eros est premier, toujours, agapè est le but (vers lequel nous pouvons au moins tendre) ; enfin philia est le chemin, ou la joie comme chemin : ce qui transforme le manque en puissance et la pauvreté en richesse.
Eros, philia, agapè : l’amour qui prend, qui ne sait que jouir ou souffrir, que posséder ou perdre ; l’amour qui se réjouit et partage, qui veut du bien à celui qui nous en fait ; enfin l’amour qui accepte et protège, qui donne et s’abandonne, qui n’a même plus besoin d’être aimé…
Je t’aime de toutes ces façons : je te prends avidement, je partage joyeusement ta vie, ton lit, ton amour, je me donne et m’abandonne doucement…
Merci d’être ce que tu es : merci d’exister et de m’aider à exister !! »
ANDRE COMTE-SPONVILLE
Ce qui est difficile dans la vie c'est de naviguer entre ces trois définitions...
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